Ruptures

Lucia Guerrero face aux nouveaux maîtres du monde

Lundi 28 avril 2025. L’Espagne est paralysée par la plus grande panne électrique de son histoire. Directrice de la filiale espagnole de StarCo, Emma Bosch se précipite au chevet de son père, dont la vie dépend d’un respirateur artificiel. Elle n’arrivera jamais.

Aux États-Unis, les corps sans vie de plusieurs collaboratrices du célèbre milliardaire Milton Gail, le fantasque et génial fondateur de StarCo, sont retrouvés. Toutes étaient enceintes.

C’est le début de l’extraordinaire enquête que va mener Lucia Guerrero des deux côtés de l’Atlantique et dans les fabriques ultra-secrètes où s’inventent le présent et le futur de milliards d’individus. Jusqu’à un face-à-face inoubliable avec celui qui a fait main basse sur la terre et sur l’espace.

Une plongée glaçante dans la toute-puissance de l’Amérique de Donald Trump

À propos de LUCIA : « Du jamais-lu depuis Millénium »  Anne Crignon – L’Obs

La bande-annonce

Interview de l'auteur

Avec Ruptures, vous signez un thriller dont le titre même semble traduire l’état du monde actuel. Un monde au bord de la rupture. Ou plutôt soumis à des ruptures inédites. Est-ce bien là l’intention du livre ? Et, sans tout dévoiler du roman, quel est le cœur de votre intrigue ?

Qu’on ne se méprenne pas : ce n’est pas un thriller géopolitique, c’est au contraire une histoire très intime, puisque les victimes sont toutes des jeunes femmes enceintes qui certes travaillaient pour la même multinationale. Or, dès le départ, le ou les pères des enfants qu’elles portaient sont introuvables. Ils ne se manifestent pas. Et tous les regards se tournent vers leur employeur : l’innovateur le plus fascinant et le plus controversé de la planète. À partir de là, oui, on découvre qu’on vit une époque de ruptures tous azimuts, une époque dans laquelle chacun de nous a le plus grand mal à trouver ses repères, y compris Lucia.

Dans votre précédent thriller, H, vous mettiez en scène votre héros fétiche, le commandant Servaz. Cette fois, et pour la troisième fois, vous faites revenir Lucia Guerrero. Va-t-elle, elle aussi, devenir un personnage central dans votre œuvre ? Qu’aimez-vous chez elle ?

Déjà, elle me permet de dire des choses différentes : Servaz est un homme un peu plus jeune que moi mais pas tant que ça ; Lucia, elle, est d’une autre génération, espagnole, plus dure à cuire aussi que Servaz… On me pose souvent la question : comment faites-vous pour faire vivre un personnage comme celui-là ? Pardon, mais c’est mon boulot de romancier de me glisser dans la peau de personnages différents de moi, hommes et femmes. Par ailleurs, Lucia m’a été inspirée par une personne qui m’est proche et qui lui ressemble beaucoup : espagnole, même génération, tatouages et… plutôt coriace elle aussi. Son regard sur tout ce qui se passe est brutal, sans concession.

C’est d’ailleurs une Lucia plus intime que l’on découvre. Avec ses failles, ses souffrances, et une annonce qui, elle aussi, sonne comme une rupture dans sa vie…

Oui, un vrai tremblement de terre, il y aura un avant et un après dans sa vie à partir de là, mais évitons de spoiler.

Ne cherchons pas à esquiver. Votre milliardaire mégalomane a tout d’un certain Elon Musk… Elon, Milton, vous revendiquez le modèle ? En quoi ce personnage vous intrigue et, peut-être même, vous inquiète ?

Je revendique le modèle en effet : Milton Gail, mon personnage, a fait entrer la planète dans l’ère des voitures électriques, il a révolutionné l’exploration spatiale privée, il a un côté messianique avec son réseau social, il est l’homme le plus riche du monde, un génie visionnaire soit, mais aussi un dirigeant tyrannique et un homme-enfant mégalomane. Mais que les choses soient claires : Milton Gail est une fiction. Comme Hannibal Lecter est une fiction bien que Thomas Harris se soit inspiré de tueurs en série réels, comme Dracula est une invention, bien qu’il ressemble à un certain Vlad Tepes, voïvode de Valachie au xve siècle. Comment ne pas être fasciné et intéressé par un tel personnage ? Musk comme Gail changent non seulement les règles du jeu, mais, avec leurs « collègues » de la Tech, ils sont en train de changer le monde ! Et aussi, avec l’IA, de décider du destin de l’humanité sans nous demander notre avis, car ces gens-là sont idéologiquement antidémocratiques. Ils veulent une domination technologique, financière, économique, politique, idéologique, culturelle sans partage. Ils veulent nous dicter, de leurs forteresses high-tech, notre façon de travailler, de nous informer, de communiquer, de tomber amoureux, de nous soigner, de décider et même de vivre et de penser. Et il est vrai que la technologie leur donne aujourd’hui ce terrible pouvoir. Mais le plus intéressant dans tout ça, c’est le fait que c’est vu à travers le regard de Lucia, qui pourrait être le vôtre ou le mien, car elle éprouve la même stupeur, le même désarroi, la même inquiétude que nous partageons tous.

Pas un jour, ces derniers temps, sans que les médias se fassent l’écho de l’alliance révolutionnaire de la robotique et de l’intelligence artificielle. Le moins que l’on puisse dire c’est que vous avez eu du flair… Vous voulez une anecdote ?

Quand j’étais en train d’écrire Ruptures l’été dernier, je faisais déjà dire à Milton Gail : « Nous devons fabriquer un million de robots dans les deux ans qui viennent. » Cette idée venait des informations que j’avais récoltées. Mais j’ai quand même trouvé ce chiffre un peu exagéré sur le moment, je l’ai donc divisé par deux : « un demi-million ». Tard l’autre soir, j’allume ma télé sur une chaîne d’info et j’entends que Musk a passé un deal avec Tesla pour fabriquer un million de robots d’ici à la fin de 2027, ceci afin de rattraper le retard pris sur les Chinois ! J’étais en train de corriger les épreuves, j’ai donc rétabli mon chiffre initial !

C’est une peinture de l’Amérique de Donald Trump que vous offrez également. En quoi, selon vous, la littérature éclaire le réel ?

On pourrait écrire une thèse là-dessus ! La littérature, et pas seulement le polar, c’est la volonté de rendre compte du caractère multiforme et contradictoire du réel. C’est le contraire de l’idéologie, qui simplifie tout – d’ailleurs les « romanciers idéologues » m’ont toujours paru suspects, malgré leurs œuvres immenses et souvent admirables. C’est un roman dont la première partie se passe en Espagne, mais aussi en Europe, et qui, à un moment donné, envoie Lucia du côté de Seattle, région que je connais bien pour y avoir déjà situé Une putain d’histoire. Sauf que tout a changé : l’Amérique de Trump n’est plus celle d’Une putain d’histoire, qui avait ses travers, ses crimes et un pouvoir déjà porté à la surveillance de ses citoyens, c’était d’ailleurs l’un des sujets du livre, mais rien à voir avec aujourd’hui, où on a deux Amériques qui se haïssent, paranoïaques, complotistes, où le pouvoir tente par tous les moyens, même illégaux, de museler la presse, d’emprisonner les opposants, y compris un ancien directeur du FBI, sous des prétextes fallacieux, de truquer les élections, où il se livre à la destruction méthodique des piliers de la démocratie américaine, où un Président insulte et menace tous ceux qui le critiquent, humilie et menace même ses alliés, ment comme un arracheur de dents, se comporte en tyran capricieux et susceptible, le tout avec le vocabulaire et l’âge mental d’un enfant de dix ans, toutes choses qu’on aurait cru inimaginables il y a deux ans à peine !

Votre succès à l’international ne cesse de se confirmer. Quelle valeur accordez-vous à cette reconnaissance ? Et pensez-vous qu’il est important que les écrivains français rayonnent davantage à l’étranger ?

L’an dernier, je suis allé à Oslo, à Athènes, à Milan, en tournée à Madrid et dans tout le nord de l’Espagne, à Sofia aussi, en compagnie de trois confrères polardeux bien connus. En Norvège, j’ai constaté que le public et la presse scandinaves s’intéressent fort peu à ce qui s’écrit ailleurs, alors que nous-mêmes sommes très demandeurs de polars venus du froid. J’ai la chance d’avoir explosé là-bas ce plafond de verre : au pays de Nesbo, ce n’est pas rien. Cette année, on m’a demandé d’être le président du jury du prix Goncourt pour la République tchèque, pays où mes romans rencontrent aussi le succès. J’ignorais jusqu’à une date récente que l’académie Goncourt organisait des prix Goncourt (qui récompensent des romans français) dans d’autres pays. Je trouve que c’est une idée formidable. Nous avons tant d’auteurs qui méritent d’être connus et reconnus au-delà de nos frontières.

Savez-vous déjà si votre prochain opus replongera dans les brumes pyrénéennes qui vous sont chères, ou partirez-vous, de nouveau, à l’autre bout du monde ? Et avec qui cette fois ?

Joker.

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